Krisnamurti.
Saanen, le 18 juillet 1978
Nous allons, si vous le voulez bien, approfondir un domaine qui est
peut-être assez difficile. J'ignore où cela va nous mener. Les choses
risquent d'être désormais un peu plus complexes, je vous demande donc
un peu d'attention.
Lorsque vous avez auprès de vous un tout petit, vous écoutez ses
cris, ses pleurs, ses mots, ses murmures. Vous vous sentez tellement
concerné que vous êtes à l'écoute ; même si vous étiez endormi, dès
qu'il pleure, vous vous réveillez. Votre attention est sans relâche,
parce que c'est votre enfant, vous devez prendre soin de lui, l'aimer,
le tenir dans vos bras. Vous êtes si formidablement attentif que même
en plein sommeil, vous vous réveillez. Pourriez-vous donc - avec une
qualité d'attention, d'affection, de tendresse égale à celle que vous
donnez à cet enfant - regarder dans ce miroir qui n'est autre que
vous-même? Il ne s'agit pas de m'écouter, moi, mais d'écouter avec une
affection, une délicatesse, une attention concentrées à l'extrême ce
miroir que vous êtes, et d'entendre ce qu'il vous dit. Voulez-vous
essayer?
Nous voulons savoir pourquoi les êtres humains sont devenus si
mécaniques. Il va de soi que toute habitude mécanique suscite un
désordre, parce que l'énergie, fonctionnant toujours dans un cadre très
étroit, lutte sans cesse pour s'en échapper, ce qui est l'essence même
du conflit. Comprenez-vous ce que dit le miroir - pas à moi, bien sûr,
l'orateur ne compte pas? Êtes-vous capable d'observer avec soin, avec
attention, avec un immense sentiment d'affection, ce que vous écoutez?
Nous parlons de désordre. Nous vivons en plein désordre - le
désordre des habitudes, des croyances, des conclusions, des opinions.
Tel est le schéma déjà tout tracé dans lequel nous vivons, et qui,
étant limité, engendre forcément le désordre. Or, lorsqu'on baigne dans
le désordre, c'est une erreur que de chercher l'ordre, car un esprit
confus, embrouillé sera tout aussi confus et hésitant dans sa recherche
de l'ordre. C'est très clair. Alors que si, en revanche, vous examinez
à fond le désordre, si vous comprenez le désordre dans lequel vous
vivez, et les causes du mouvement propre à ce désordre, en comprenant
celui-ci, l'ordre surgit naturellement - facilement, avec bonheur, sans
contrainte ni nécessité de contrôle. Le miroir nous dit que l'on peut
découvrir instantanément - et non pas verbalement, intellectuellement,
ou émotionnellement - les causes de ce mouvement du désordre en
soi-même, les raisons pour lesquelles il se manifeste, mais à condition
d'y prêter toute notre attention, la même attention que celle que Ton
accorde à un petit enfant sans défense. C'est cela, avoir la vision
pénétrante du désordre.
Quelles sont les racines du désordre? Les causes en sont
multiples: la comparaison - que l'on se compare à un autre, ou à ce
qu'on devrait être -, le fait de vouloir suivre un exemple ou imiter un
saint, le fait de se conformer, de s'adapter à quelque chose dont on
pense qu'il se situe au-delà de ce qui est. Il y a toujours un
conflit entre ce qui est et ce qui devrait être. Comparer les deux,
c'est le mouvement de la pensée: « J'étais ceci », ou: « J'étais
heureux, et je retrouverai un jour le bonheur. » Cette façon de mesurer
sans cesse la distance entre ce qui fut, ce qui est et ce qui devrait
être, cette évaluation perpétuelle engendre le conflit. Là est une des
raisons essentielles du désordre.
Il est une autre cause du désordre qui opère à partir du passé.
L'amour est-il, en somme, un mouvement procédant du temps, de la
pensée, de la mémoire? Comprenez-vous la question que vous pose le
miroir que vous contemplez? Ce que nous appelons l'amour ne crée-t-il
pas dans les relations humaines un formidable désordre? Constatez-le
vous-même.
Quelle est la racine du désordre? Vous êtes en mesure d'en
constater les causes, et nous pouvons en ajouter d'autres ; la question
n'est pas là. En examinant quelle en est la racine, n'analysez pas.
Regardez simplement. Si vous regardez sans esprit d'analyse, votre
vision est directe, instantanée. Mais si vous dites: « Je vais
examiner, je vais déduire », ou si vous analysez les choses de
l'extérieur, par induction et déduction, c'est toujours le mouvement de
la pensée. Alors que si vous êtes capable d'observer avec une
attention, un intérêt profond, où entre énormément de tendresse,
d'affection, alors vous vient une vision pénétrante, instantanée.
Allez-y, faites-en la découverte.
Quelle est la racine de notre désordre - du désordre intérieur,
et par conséquent du désordre extérieur? Vous êtes à même de constater
dans quel désordre terrible, atroce, se trouve le monde: partout on
s'entre-tue, on emprisonne et on torture les dissidents. Nous tolérons
tout cela parce que notre esprit accepte les choses, ou essaie de les
modifier un peu, ici ou là. Pour voir la racine du désordre, la
question qu'on doit se poser est celle-ci: qu'est-ce que notre
conscience? Lorsque vous vous regardez dans ce miroir qui reflète sans
distorsion votre conscience, quelle est-elle? Là pourrait bien être
l'essence du désordre. Il nous faut explorer ce qu'est notre conscience.
Notre conscience est une chose qui vit, qui bouge, qui agit, et
non pas quelque chose de passif, de clos, de fermé. Elle est
constamment mouvante, changeante, mais elle évolue dans des frontières
étroites, limitées. Elle fait songer à un homme qui croit être en train
de changer, alors qu'il change un tout petit peu, dans un coin, et ne
transforme pas l'ensemble du domaine qui est le sien. Il nous faut
comprendre la nature et la structure de notre conscience. Et nous
faisons cela dans le but de découvrir la racine de notre désordre - qui
n'est peut-être pas là, mais nous allons chercher à le savoir.
Qu'est-ce que notre conscience? N'est-elle pas tout ce que la pensée a
élaboré: la forme, le corps, le nom, les sens auxquels la pensée s'est
identifiée, les croyances, les souffrances, les tourments, les
supplices, les dépressions et les joies intenses, les jalousies, les
angoisses, les peurs, les plaisirs, mon pays et votre pays, la croyance
en Dieu ou la non-croyance en Dieu, le fait d'affirmer que Jésus est le
plus important, que Krishna est plus important, et ainsi de suite, à
l'infini - votre conscience n'est-elle pas la somme de tout cela? Vous
pouvez ajouter d'autres choses encore: je suis noir, oui, mais « black
is beautiful » - noir est synonyme de beauté -, etc. Le passé,
l'hérédité, la mythologie, l'ensemble des traditions de l'humanité,
tout est fondé là-dessus. C'est tout cela, le contenu, et aussi
longtemps que l'on agira sans avoir pris conscience du contenu de la
conscience, cette action sera nécessairement limitée, et donc source de
désordre. La pensée dans son mouvement crée immanquablement le
désordre, à moins qu'elle n'ait compris quelle est sa juste place. Le
savoir est limité, il lui revient donc une juste place. C'est clair.
La pensée, qu'elle soit née d'hier, ou vieille de dix millions
d'hiers, reste limitée, par conséquent le contenu de notre conscience
est limité. Quels que soient les moyens par lesquels la pensée cherche
à proclamer que la conscience n'est pas limitée, ou qu'il existe une
conscience suprême, c'est toujours une forme de conscience. La
conscience qui n'a pas su se remettre à sa juste place est l'essence
même du désordre. Il ne s'agit pas là d'histoires romanesques, vagues,
absurdes: vous pouvez constater vous-même, si vous êtes logique, sensé,
lucide, que la pensée, étant limitée, engendre nécessairement le
désordre. Celui qui dit: « Je suis juif », ou: « Je suis arabe », est
limité, et donc il s'enferme, il résiste ; et c'est ainsi que
commencent les guerres et leur cortège de malheurs. Est-ce que vous
voyez ce fait, non en tant qu'idée abstraite, non comme un fait qu'on
vous a rapporté, mais le voyez-vous à titre personnel, comme vous
entendez les pleurs du bébé? Alors vous agissez. Vous vous levez pour
agir.
Notre façon mécanique de vivre est, pour une part, née de cette
conscience limitée. Est-il possible de ne pas enfler, de ne pas
agrandir encore notre conscience, de ne pas y ajouter de nouveaux
éléments, toujours plus de savoir, plus d'expériences, plus d'agitation
d'un coin à un autre? Il y a des écoles qui s'efforcent d'élargir la
conscience, par une pratique, une discipline, une maîtrise. Mais
lorsqu'on essaie d'élargir la conscience, il y a un centre de mesure.
Quand on entreprend d'agrandir quoi que ce soit - par exemple les
fondations d'une maison -, il y a un noyau central à partir duquel on
agrandit. De même, il y a un centre à partir duquel se fait
l'élargissement, et qui est l'action de mesurer. Regardez-vous.
N'êtes-vous pas en train d'essayer d'élargir votre conscience?
Peut-être n'employez-vous pas ce terme. Vous dites peut-être: « Eh
bien, j'essaie de devenir meilleur », ou bien: « Je cherche à être ceci
ou cela, ou à réussir. » Tant qu'il y a un centre à partir duquel on
agit, le désordre est inévitable. Alors se pose le problème suivant:
est-il possible d'agir, de fonctionner d'une manière naturelle et
heureuse, sans qu'il y ait ce centre, sans le contenu de la conscience?
Nous posons là des questions fondamentales. Vous n'y êtes peut-être pas
habitué. Le plus souvent, on pose les questions avec une certaine
mollesse, ou une certaine indifférence, puis on décroche. Mais nous
posons ici des questions auxquelles il vous faut répondre, dans
lesquelles il vous faut plonger pour découvrir vous-même les réponses.
Est-il possible d'agir, de vivre notre vie de chaque jour, sans qu'il y
ait ce centre? Car le centre est l'essence du désordre. Dans vos
relations avec un autre, si intimes soient-elles, si vous ne cessez de
vous préoccuper de vous-même, de vos ambitions, de votre personnalité,
de votre beauté, de vos habitudes, et si l'autre fait de même, il est
naturel qu'il y ait conflit, c'est-à-dire désordre.
Est-il possible de ne pas agir à partir de ce centre, qui n'est
autre que cette conscience et son contenu, c'est-à-dire la somme des
choses concoctées par la pensée, y compris ses sensations, ses désirs,
ses peurs, et ainsi de suite? Quelle est-elle, cette action dans
laquelle il n'y aurait ni contradiction, ni regret, ni récompense, ni
châtiment, et qui serait donc une action intégrale? Nous allons le
découvrir. Il n'est pas question que je le découvre et que je vous le
montre, mais nous allons faire ensemble cette découverte, en gardant à
l'esprit qu'il n'y a point d'orateur, mais seulement le miroir dans
lequel vous plongez votre regard. Pour le comprendre, il nous faut
aller au fond de la question de la nature de l'amour. Car si nous
pouvons découvrir la vérité de ce qu'est l'amour, cela pourrait bien
avoir pour effet de dissoudre ce centre, et de rendre complètement
possible une action qui soit holistique. Nous devons donc avancer très
précautionneusement - si vous voulez bien écouter. Vous avez vos
propres opinions à propos de l'amour. Vous avez des conclusions. Vous
dites que l'amour ne peut pas exister sans la jalousie, qu'il n'existe
que lorsque le sexe est présent, qu'il n'existe que lorsqu'on aime
l'ensemble de son prochain, lorsqu'on aime les animaux. Vous avez un
concept, une idée, un a priori sur ce qu'est l'amour. Dans ce cas,
toute investigation est impossible. Si vous dites d'avance: « L'amour,
c'est ça », inutile d'insister. C'est comme l'un de ces gourous qui
disent: « J'ai atteint l'illumination, je sais », et vous êtes assez
crédule pour le suivre, sans jamais le remettre en question.
Aucune autorité, aucun orateur n'a droit de cité ici, nous ne
faisons que nous poser une question très, très sérieuse, qui, peut
peut-être résoudre le conflit, la lutte constante entre soi-même et
l'autre. Pour trouver la réponse, nous devons aller jusqu'au fond de
cette question de ce qu'est l'amour. Nous parlons simplement de ce que
les êtres humains appellent l'amour - l'amour pour les animaux, pour
leurs animaux de compagnie, pour leur jardin, pour leur maison, pour
leurs meubles, pour leur fille ou leur fils, pour leurs dieux, pour
leur pays - cette chose nommée amour, qui est si chargée de sens, qu'on
a tellement piétinée. Nous allons découvrir ce qu'il en est.
Le bébé pleure, alors soyez un peu attentif. Vous savez que
quand le bébé pleure, vous écoutez de tout votre esprit. Écouter, c'est
tout un art. Le mot « art » implique que tout soit mis à sa juste
place. Si vous comprenez le sens de ce mot, l'art véritable ne consiste
pas à peindre des toiles, mais c'est l'art de mettre sa vie à sa vraie
place, autrement dit de vivre harmonieusement. Lorsque tout en vous a
retrouvé sa place équitable, vous êtes libre. Accorder à toute chose sa
juste place fait partie de l'intelligence. Vous allez dire que nous
donnons un sens nouveau à ce mot d'intelligence. Il le faut.
L'intelligence suppose de savoir lire entre les lignes, entre les mots,
entre deux silences, entre les discours, avoir l'esprit constamment en
alerte, prêt à l'écoute. On entend non seulement avec l'oreille, mais
aussi sans elle.
Nous voulons savoir quelles sont la signification et la beauté -
si beauté il y a - de l'amour. Vous êtes-vous déjà demandé ce qu'est la
beauté? Que signifie la beauté? Est-elle liée au désir? Ne niez pas,
mais regardez, écoutez attentivement, et découvrez. La beauté est-elle
partie prenante du désir? La beauté est-elle une composante de nos
sens? Vous voyez un édifice magnifique - le Parthénon, ou l'une de ces
cathédrales, l'un de ces merveilleux monuments -, vos sens sont en
éveil face à tant de beauté. La beauté fait-elle donc partie de tout
cela? Est-elle dans la couleur, dans la forme, dans l'ossature du
visage, dans la clarté des yeux, la peau, la chevelure, dans
l'expression d'un homme ou d'une femme? Ou bien la beauté recèle-t-elle
une autre qualité, susceptible de transcender toute la beauté qui est
là sous nos yeux. Et lorsque celle-ci fait partie de notre vie, alors,
forme, visage, tout a sa juste place? Si l'on ne capte pas, si l'on ne
comprend pas cette chose-là, c'est l'expression extérieure qui prend le
pas sur tout. Nous allons découvrir ce qu'est cette beauté-là, si cela
vous intéresse.
Vous le savez, quand vous regardez quelque chose, par exemple
une magnifique montagne se détachant sur fond de ciel, la neige
éclatante étincelante, transparente, immaculée - la majesté du
spectacle vous fait oublier toutes vos pensées, tous vos soucis.
L'avez-vous remarqué? Vous dites: « Que c'est beau! » et, au moins
l'espace de deux secondes peut-être, voire d'une minute, vous restez
parfaitement silencieux. Tant de grandeur fait disparaître pendant
cette seconde votre propre petitesse. Cette immensité s'est donc
emparée de nous. Comme un enfant qu'occupe une heure durant un jouet
compliqué: il ne parle pas, ne fait pas de bruit, il est complètement
absorbé. Le jouet l'a absorbé. De même, la montagne vous absorbe et
donc, l'espace d'une seconde, ou d'une minute, vous êtes parfaitement
silencieux, ce qui signifie qu'il n'y a plus d'ego. En fait, alors
qu'on n'est absorbé par rien - ni un jouet, ni une montagne, ni un
visage, ni une idée -, ne plus trouver trace d'ego en soi-même, c'est
cela l'essence de la beauté.
Nous allons chercher à savoir ce qu'est l'amour. Si nous y
parvenons, notre vie pourrait être tout à fait différente, nous
pourrions vivre sans conflit, sans aucun besoin de contrôle, sans la
plus petite trace d'effort. Nous allons le découvrir.
Outre l'action positive, il existe une action qui est une
non-action. L'action considérée comme « positive » est celle qui agit
sur les choses, qui cherche à contrôler, à réprimer, qui fait des
efforts, qui veut dominer, éviter, expliquer, rationaliser, analyser.
Nous disons qu'il est aussi une non-action qui, tout en n'ayant aucun
lien avec l'action positive, n'en est pourtant pas l'opposé, et qui
consiste à observer sans agir. Cette observation même provoque alors
une transformation radicale dans ce qui est observé, à savoir la
non-action. Nous sommes accoutumés à agir positivement: « Je dois », «
Je ne dois pas », « C'est vrai », « C'est faux », « C'est exact », «
Cela devrait être », « Cela ne doit pas être », « Je vais réprimer ceci
», « Je vais contrôler cela ». C'est une incessante bataille avec le «
moi », qui est l'essence même du désordre, c'est-à-dire du conflit. Si
vous voyez bien cela, non pas verbalement ou visuellement, mais si vous
en voyez la vérité, alors il est une non-action, d'où tout effort est
absent. Le simple fait d'observer change ce qui est observé.
Nous demandons: qu'est-ce que l'amour? Nous avons dit que les
opinions à son sujet étaient multiples - l'opinion des spécialistes,
celle des gourous, celle des prêtres ; votre femme ou votre petite amie
dit: « L'amour, c'est ceci », ou c'est vous qui dites: « L'amour, c'est
cela », ou bien vous dites qu'il est lié à la sexualité, et ainsi de
suite. Mais est-ce le cas? Est-il lié aux sens? Le désir part des sens.
Le mouvement des sens, c'est le désir, c'est une évidence. Je vois une
belle chose, mes sens s'émeuvent, et je la veux. Constatez-le par
vous-même. Eh bien nous disons que lorsque le mouvement des sens est
global, intégral - que tous les sens, et non pas un seul, sont impliqués -, le désir n'existe plus. Réfléchissez-y.
L'amour est-il le mouvement des sens qui accompagne le désir? En
d'autres termes, l'amour est-il le désir? Sur le plan sexuel, les sens
sont constamment en éveil - stimulés par les réminiscences, les images,
les représentations, les sensations. L'ensemble de ce mouvement est
considéré comme étant l'amour. L'amour, dans la mesure où on peut
l'observer, fait partie du désir. N'allez pas trop vite. Nous avançons.
L'amour est-il l'attachement? Je suis attaché à mon (ou ma) petit(e)
ami(e). Je possède. Mais l'attachement est-il l'amour? Toute notre vie
est fondée sur l'attachement - à la propriété, à une personne, à une
croyance, à un dogme, au Christ, à Bouddha. Est-ce là l'amour? Dans
l'attachement, il y a la souffrance, la peur, la jalousie, l'angoisse.
Où il y a attachement, y a-t-il amour? Lorsque vous observez et que
vous êtes intensément, profondément désireux de découvrir ce qu'est
l'amour, l'attachement perd alors toute importance, toute valeur, parce
que ce n'est pas cela, l'amour.
Ce n'est pas le désir. Ce n'est pas le souvenir. Ce n'est pas
l'attachement. Il ne s'agit pas d'accepter ce que je vous dis. C'est
ainsi. L'amour est-il le plaisir? Cela ne veut pas dire qu'on n'a pas
le droit de se tenir par la main. Le désir, voyez-vous, découle de la
sensation. La sensation est attachée à la pensée, la pensée est
attachée à la sensation, et de cette sensation naît le désir, et ce
désir veut être satisfait, et nous appelons cela l'amour. Mais cela
est-il l'amour? L'attachement est-il l'amour? Dans l'attachement il y a
le conflit, l'incertitude, et plus grande est l'incertitude, plus
grande est la peur de la solitude, plus vous vous attachez, plus vous
devenez possessif, dominateur, autoritaire, exigeant, d'où le conflit
au sein de la relation. Et vous pensez que ce conflit fait partie
intégrante de l'amour. Nous posons la question: est-ce cela, l'amour?
L'amour, est-ce le plaisir? Le plaisir est le mouvement d'un
souvenir évoqué. Ne mémorisez pas la phrase, écoutez simplement. Je me
rappelle comme tu étais gentil et agréable, je me rappelle combien tu
étais tendre, rassurant, fougueux, et je dis: « Mon chéri, je t'aime. »
Est-ce cela, l'amour? Faut-il pour autant renier le plaisir? Il faut
vous poser toutes ces questions. N'éprouvez-vous pas du plaisir à voir
couler l'eau d'un torrent? Quel mal y a-t-il dans ce plaisir? Ne
prenez-vous pas plaisir à regarder un arbre solitaire au milieu d'un
champ? N'avez-vous pas plaisir à contempler la lune au-dessus des
montagnes, comme vous l'avez peut-être fait hier soir? C'était un grand
plaisir, n'est-ce pas? Où est le mal? Mais les ennuis commencent quand
la pensée dit: « Que c'est beau, il faut que je le retienne, que je
m'en souvienne, que je le vénère, que cela se reproduise. » Alors tout
le mouvement du plaisir se met en marche. Et c'est ce plaisir que nous
appelons l'amour.
La mère ressent cette douce affection pour son bébé, cette
sensation de tenir tendrement dans ses bras. Est-ce cela, l'amour? Ou
bien fait-il partie de notre capital héréditaire? Avez-vous vu les
singes tenir leurs bébés dans leurs bras, l'éléphant prendre infiniment
soin de son petit? Nous avons peut-être hérité de ce réflexe instinctif
envers un bébé - et alors: « C'est mon bébé. C'est mon sang, mes os, ma
chair, je l'aime. » Mais si vous aimez à ce point votre bébé, vous
veillerez à ce qu'il reçoive une bonne éducation, à ce qu'il ne soit
jamais violent, qu'il ne se fasse jamais tuer ni qu'il ne tue jamais
personne. Vous ne vous contentez pas de vous occuper de ce petit enfant
jusqu'à l'âge de cinq ou six ans, pour le jeter après en pâture aux
loups!
Est-ce donc l'amour que tout cela? L'action « positive »
consiste à dire: « Non, je ne vais plus jamais faire l'amour », « Je
vais m'affranchir de tout attachement », « Je vais travailler sans
relâche sur le problème de l'attachement ». Alors que l'action «
négative » consiste à voir l'amour dans son intégralité, ce qui permet
d'en avoir une vision lucide, instantanée, pénétrante. Alors vous
saisirez que l'amour n'est rien de tout cela, mais que, parce qu'il y a
l'amour, à partir de cet amour, toutes les relations se métamorphosent.
Vous savez que les ascètes, les sannyasi en Inde, les moines en
Europe et partout dans le monde, disent depuis toujours: « Pas de
désir, pas de sexualité, ne regardez pas cette belle femme. Si vous le
faites, pensez à elle comme si c'était votre sœur ou votre mère. Ou
bien, si vous la regardez effectivement, concentrez votre esprit sur le
divin. » Et intérieurement, ces hommes sont consumés de désir!
Extérieurement, ils le renient, mais intérieurement ils brûlent de
désir. Et c'est ce qu'ils appellent la vie religieuse - ce qui signifie
qu'ils sont dénués d'amour. Ils se font une idée de ce qu'est l'amour.
Mais l'idée n'est pas l'amour. L'idée, le mot, n'est pas l'amour. Mais
ce n'est que lorsque vous avez perçu le mouvement global du désir, de
l'attachement, du plaisir, que, de cette perception profonde naît cette
fleur étrange au fabuleux parfum. Voilà ce qu'est l'amour.
| ↑↑↑ | Saanen, le 18 juillet 1978 |


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